Genèse d'une robe

Genèse d'une robe

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Des prémices à la réalisation ultime, dans le secret de ses ateliers milanais, nous avons partagé avec le couturier la création d’une robe de la collection haute couture printemps-été 2014. Voyage dans les coulisses du rêve.

 

Jeudi 9 janvier 2014, palazzo Orsini, via Borgonuovo à Milan

Quand Giorgio Armani arrive dans son atelier haute couture, plus rien ne bouge. « Silenzio. » Le regard bleu acier du couturier est vif. Concentré, il suit du regard Agnese, une mannequin lettonne qui ressemble étrangement à Loulou de la Falaise. Le maestro italien veut du mouvement, il esquisse gracieusement quelques pas de danse afin de lui montrer comment bouger dans sa longue jupe or en gaze de soie plissée. Puis Giorgio Armani sourit. « Ils ont bien travaillé », murmure-t-il. Soulagement. Dans l’atelier, la vie reprend ses droits…

 

Novembre 2013 à Milan

Au commencement donc était…Giorgio Armani. Autant dire un demi-dieu en Italie, l’un des derniers empereurs de la mode, à la tête d’un royaume pharaonique, bâti à la seule force de sa volonté (l’homme a commencé comme étalagiste à La Rinascente, un grand magasin). Armani, colosse aux pieds solidement ancrés dans le monde entier (2 203 points de vente à travers 46 pays) est une référence sacrée pour les femmes qui, de Milan, Paris, Londres, New York ou Shanghai, rêvent de porter vêtements, souliers, sacs, lunettes, bijoux et parfums griffés du couturier. Parmi les huit lignes qu’il crée, il y a surtout Giorgio Armani Privé. La ligne haute couture que le roi milanais présente à Paris depuis 2005. Le fantasme mode ultime célébré par une poignée de célébrités sur red carpet et autres soirées pour rich and famous ultra-selects.

La naissance de cette collection prend vie environ trois mois avant le jour J. « Quand je commence à y penser, ce sont d’abord des idées et des souvenirs presque imperceptibles – un parfum, un moment, un endroit dont j’ai rêvé – qui me viennent en tête », explique le couturier, vêtu d’un pull et d’un pantalon bleu marine dont l’épure tranche avec les tissus et les broderies précieuses de son atelier. De ces instants fugaces surgit une thématique qu’il indique à son équipe de collaborateurs pour que ces derniers procèdent à une rigoureuse recherche iconographique : le fameux « moodboard ».

l’allure bohème chic des années 1970. « Il y a parfois des images de femmes qui me séduisent par leur force ou leur originalité, mais aussi parce qu’elles sont le symbole parfait de l’ère à laquelle elles appartiennent, poursuit Giorgio Armani. Je voulais appeler cette collection Nomade parce qu’elle est destinée à une femme libre qui s’intéresse au monde et qui a soif de cultures différentes. » Une ligne directrice aussitôt traduite sur des croquis dessinés à la main. Une centaine environ dont seule la moitié sera sélectionnée pour l’étape suivante, l’une des plus importantes.

 

Décembre 2013 à Milan

La recherche de matières, finitions et accessoires auprès de fournisseurs français et italiens est capitale. Elle inclut les broderies, entièrement réalisées à la main à partir d’un motif dans les ateliers les plus prestigieux : un travail de haute voltige, notamment sur les broderies les plus délicates (gemmes, cristaux Swarovski, sequins, baguettes). Si les pierres doivent être d’une couleur particulière, on les peint à la main une à une avant de les appliquer. Une fois les tissus choisis – ici un jacquard motif cravate pour un tailleur, là un satin duchesse pour un pantalon, ailleurs une gaze de soie pour une jupe –, l’atelier crée les toiles qui donneront une idée claire de l’apparence finale du vêtement, sa forme, sa longueur, son volume.

  « Pour moi, la haute couture a toujours été une expérience fondamentale, à la fois un défi et une source de plaisir intense. Cela m’a donné un pouvoir créatif qui me permet de rompre avec les règles de l’industrie dans le but d’atteindre un très haut niveau, presque extrême, tranche le créateur. Chaque look a exigé deux à trois milles heure de travail, chaque tissu a été conçu spécifiquement pour Armani Privé. C’est comme créer un univers entièrement sur mesure. »

 

Un luxe suprême mais jamais tapageur

Début janvier 2014 à Milan

Les couturières en blouse blanche, supervisées par les cinq premières d’atelier, s’affairent. Tout a été choisi. Les morceaux de broderies sont arrivés, il faut les assembler. Giorgio Armani passe tous les jours pour effectuer les premières corrections sur les couleurs, matières et textures. « La soie brodée d’une robe peut soudainement être transformée en un tulle rebrodé de cristaux Swarovski. Les pièces sont sans cesse vérifiées, afin de perfectionner le tombé du tissu, les drapés, la largeur, les volumes, les surpiqûres et les broderies », explique-t-on dans la maison. Peu à peu, le vêtement prend forme, l’esprit de la collection aussi. Un retour à l’essence de la griffe Armani – l’élégance, l’épure, la fluidité –, « interprété dans le monde d’aujourd’hui », précise le couturier. Autre fil conducteur : les ornements glorieux – perles, paillettes, cristaux, broderies arabesques, couleur or et bijoux volumineux – qui tranchent avec la pureté et la linéarité extrême de la silhouette.

 

Mardi 21 janvier 2014 à Paris

Jour J. Palais de Tokyo, 20 h 30. Backstage : Giorgio Armani, toujours aussi concentré, regarde un à un les 55 modèles qui s’apprêtent à défiler. Front row : Isabelle Huppert, Sophie Marceau, Chiara Mastroianni, Zhang Ziyi, Kristin Scott Thomas, Claudia Cardinale attendent le coup d’envoi. Les premiers passages, vestes ou blazers et pantalons larges en jacquard de soie à motif cravate bleu et blanc, donnent le ton : élégance et aisance, toujours, deux codes « armaniesques ». Les robes bustiers de guipure bleue sur fond or en soie rebrodée de cristaux Swaroski évoquent, elles, un luxe suprême mais jamais tapageur. Idem pour les robes de soirée couleur or et perlées, qui respirent la fluidité, le chic distancié et l’esthétique Art déco chère à la maison. Un juste équilibre entre la séduction et l’affranchissement. Fin du défilé. Les célébrités applaudissent. Giorgio Armani sourit. Il pense déjà à 2015.

 

Par Marion Dupuis pour le Figaro Magazine, parution le 19 février 2014-02-20

Photo © Sylwia Nowik - Fotolia.com

Betty_Nelly, 03.03.2014

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