Secrets de famille

Secrets de famille

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On sait aujourd'hui que, dans une famille, l'existence d'un non-dit, qu'il soit ou non douloureux, peut affecter plusieurs générations. L'évolution de la société ne devrait pas modifier la nature même de ces secrets qui contribuent à façonner les familles.

Tout commence par un appel téléphonique. À quelques jours de la fin de l'année, Catherine L., 76 ans, est contactée par un notaire nantais. Très vite, ce dernier lui explique à quel point il est heureux de l'avoir enfin en ligne et combien il fut difficile de la retrouver. Son cœur s'emballe. Sa surprise est d'autant plus grande qu'elle vit sur la Côte d'Azur auprès de ses trois fils et de ses petits-enfants et n'a jamais vécu à Nantes. Ni elle ni personne de sa famille d'ailleurs. Pourtant le pire reste à venir. D'une voix de circonstance, le notaire lui présente alors ses plus sincères condoléances pour la mort accidentelle de sa fille, il y a bientôt un an. Puis, après un silence gêné, il lui annonce qu'elle est sa légataire universelle, car sa fille ne s'est jamais mariée et n'a pas eu de descendance. «Le mieux, explique-t-il, serait qu'elle vienne avec sa famille à son étude pour régler tout cela.» Seul problème: Catherine L. n'a pas de fille. Du moins pas officiellement.

Sous le choc, elle essaie de refuser cet embarrassant héritage. Mais le notaire lui rappelle ses obligations: même si elle y renonce, ses enfants devront être mis au courant à leur tour et décider ou non d'accepter l'héritage de cette demi-sœur dont ils ignorent visiblement tout. Les souvenirs affluent, bouleversants. Quand Catherine avait 20 ans, elle avait bien eu une fille. Le fruit d'une brève histoire d'amour et d'un «accident». C'était la guerre (la Seconde Guerre mondiale) et le jeune homme était parti au front. Mais, à l'époque tout avait été arrangé par sa famille et celle du père naturel. L'enfant avait été placé en institution et le temps avait fait le reste… Catherine s'était ensuite mariée et avait choisi «d'oublier» cette petite fille. Jusqu'à ce terrible coup de téléphone. En quelques secondes, sa vie et celle de toute sa famille basculent. Un secret, gardé depuis plus de cinquante ans, vient de tout emporter.

 

Un lourd non-dit « ricoche » d’une génération à l’autre

Pour les notaires c'est un casse-tête moral autant que juridique. La lecture d'un testament, le règlement d'une succession ou la recherche d'héritiers peuvent faire resurgir brutalement tout ce qu'une famille a mis parfois plusieurs générations à oublier. La révélation d'un secret peut provoquer un véritable cataclysme… mais aussi apporter une grande joie. À l'image de cette famille désargentée qui a reçu l'héritage insoupçonné d'un grand-oncle qui avait fait fortune à l'étranger et qui était mort sans avoir eu d'enfants.»

 

Une vérité cachée peut soudain tout bouleverser

 

Parfois, le secret ne concerne pas seulement la filiation, la naissance ou la mort, mais vient éclairer d'une lumière nouvelle l'image d'un «ancêtre fondateur» ou d'un proche.

 

Lla dissimulation d'un secret peut avoir, tel un poison qui s'infiltre lentement, des conséquences encore plus lourdes à long terme. Depuis les années 1970, on connaît mieux les ravages psychologiques et les traumatismes familiaux que peut provoquer l'existence sous-jacente d'un secret ou d'un non-dit pesant. Le vrai problème commence quand le secret fait suite à une situation qui a provoqué une émotion si particulière, si intense et douloureuse qu'elle doit demeurer cachée par celui ou celle qui l'a vécue. Ce traumatisme terrible - violence, abus sexuel, sentiment de honte, mensonge, acte criminel, filiation, suicide d'un proche - que l'on ne peut ni expliciter ni partager avec les autres, et encore moins avec les siens, devient alors une blessure si profonde qu'elle peut avoir un impact transgénérationnel.»

 

Les enfants sont souvent les premiers touchés

Le psychanalyste Serge Tisseron va encore plus loin dans la formulation. Pour lui, un lourd secret «suinte» et «ricoche». «Il faut comprendre, assure le thérapeute, que même si rien n'est dit, une personne à qui l'on cache quelque chose le pressent toujours. Les enfants perçoivent particulièrement que la vérité est différente, mais qu'en même temps, ils n'ont pas le droit de le savoir. Dès lors, le secret, non formulé, est dit d'une autre manière… Et le mal est fait. Les enfants, notamment, peuvent alors éprouver un grand désarroi, une grande souffrance psychologique. De plus, un secret ricoche entre les générations comme un caillou qui rebondit sur l'eau en dessinant chaque fois des figures différentes jusqu'à disparaître complètement. Mais trois générations peuvent souffrir de ce non-dit auquel est accolé “un interdit de savoir” pernicieux.»

 

La société change ; le secret aussi

Encore plus troublant, la psychothérapeute rapporte des cas de répétitions d'événements marquants qui passent de génération en génération: «Ce syndrome d'anniversaire peut se produire lorsque des symptômes semblables se manifestent chez un descendant à peu près à l'âge qu'avait l'ancêtre lors de la survenue de l'événement avec des symptômes ou incidents identiques (traumatismes, maladies, accidents, hospitalisations, internements, deuils…), telle cette famille où, sur plusieurs générations, des hommes mouraient au même âge et dans les mêmes circonstances accidentelles que leur aïeul.»

Aujourd'hui les mystères des arbres généalogiques sont moins difficiles à percer et la parole intrafamiliale semble plus libre. Internet change peu à peu la donne, des millions d'informations accessibles tournent en boucle. «L'ultra- transparence» est en passe de devenir une norme dans les sociétés occidentales. Le secret de famille est-il donc en voie d'extinction? Serge Tisseron en doute. «Certes les mœurs ont évolué et la notion de secret aussi. Mais qu'en est-il des enfants nés de dons de sperme, d'ovocytes ou d'embryons? Faut-il garder secret le nom du donneur? Comment dire à un enfant qu'il est issu d'une FIV? Doit-on évoquer le suicide? Les morts traumatiques? La maladie? Le chômage? Il reste de nombreuses choses dont on ne veut pas parler. La vie est ainsi faite qu'il y aura toujours des traumatismes. Donc il y aura toujours des secrets.»

 

Que vous inspire cette article ? Connaissez-vous des histoires autour de ce sujet ?

 

D’après Cyril Holstein, publication le 03.01.2014 dans le Figaro Magazine

 

Photo : © Fotolia / Brigitte Bohnhorst

 

Betty_Nelly, 25.02.2014

margeride
0 | 18.04.2014 21:24

Il ya des secrets destructeurs, mais alors au niveau des comportements ils "percent" quelque part. Un vrai secret se perd avec la mort de son ou de ses porteurs, et parfois avant. Peut-être un secret perdu se manifeste par une recherche, une instabilité. Mais s'il est perdu comment le savoir? Et s'il provoquait un esprit curieux et ne procurait que du bonheur? Il peut y avoir des secrets heureux!

mimosa13
0 | 27.03.2014 23:39

Je suis biographe et il arrive que des personnes dévoilent "un ou des secrets". Pudeur ? honte ? manque de courage ? Qu'importe : elles sont soulagées de s'être enfin débarrassées de ce poids dans les pages du livre de leur vie....

HeleneC
0 | 26.02.2014 11:17

Merci pour tous vos commentaires ;-) @Chrissoune : pour qu'un commentaire apparaisse, il faut que je le valide. Et j'ai un peu traîné mais tout est désormais en ligne !